J'ai revu quelqu'un

La relation s'est bien passée ?

J'ai revu quelqu'un

Messagede Giles » Dim 12 Juin 2011 19:57

Ça m’est arrivé il y a deux semaines. Je ne suis pas sûr que cette anecdote ait sa place sur ce forum, mais c'est une histoire qui m'a fait du bien.

J’étais redescendu dans ma campagne à l’occasion du mariage d’une amie d’enfance. Je me retrouvai donc dans une famille que je connaissais mais à laquelle je n’appartenais pas, des gens sympathiques mais de qui je n’étais pas forcément très proche, en dehors de la mariée et de sa sœur, qui étaient comme de juste très occupées toutes les deux.
Bref, j’étais à table et je me faisais chier sec. Toute ma tablée était sortie fumer, et je promenai mon regard de par la salle des fêtes jusqu’à tomber sur une des serveuses du traiteur. Une brune au port altier, droite comme un I, au regard droit, aux yeux clairs et à la queue de cheval balançant sensuellement au rythme d’un pas dynamique. Enfin, sensuellement n’était pas le mot, mais joliment, c’était certain.
Et surtout elle me rappelait quelqu’un, mais j’étais incapable de mettre un nom dessus. Quand mes compagnons de table furent revenus, ma voisine me demanda si la serveuse brune n’était pas au collège avec nous (oui, ma voisine de table était au collège en même temps que moi, je l’appris à cette occasion). « Elle me rappelle bien quelque chose, mais je ne saurais pas dire son nom… – Mais si, elle avait un bras tout brûlé ! – EUNICE ? »

Bon, en vrai elle ne s’appelait pas Eunice (peu de filles s'appellent encore Eunice de nos jours), mais je ne vais quand même pas donner son vrai nom sur un forum. Ce sera donc Eunice, et qu’il me suffise de dire que son prénom m’était revenu spontanément.

Eunice, je ne l’avais jamais oubliée. Eunice avait effectivement le bras brûlé. Nous étions dans la même classe au collège, et si nous n’étions pas proches, je ressentais beaucoup de sympathie pour elle, comme pour tous ceux qui comme moi étaient un peu hors du système, hors du coup, hors des conventions. Elle était timide, discrète, elle avait une voix cassée et de longs cheveux blondasses, filasses, plein d’adjectifs vilains. Et elle baissait les yeux. C’est pourquoi il y avait peu de chances que je l’identifie en serveuse dynamique. Je m’étais très souvent demandé ce qu’elle était devenue.
À son passage suivant, de nouveau seul à table, je lui demandai si elle était bien celle que je croyais. Elle me répondit que oui, qu’elle se souvenait de moi, qu’elle allait repasser. Puis, à chaque passage à ma table, elle me donnait de ses nouvelles en vrac, et me demandait des miennes : « Et tu es marié ? Non ? Moi j’ai trois enfants, et… attends, je reviens ! » et elle repartait avec ses quinze assiettes vides sur un bras.

Un peu plus tard, un de mes voisins de table, un de ces gaillards légèrement éméchés comme ma campagne semble en produire par cars entiers, l’entreprit maladroitement. « Mais siiii, j’te connais, t’étais à la fête de Machin, l’autre jour… » Elle répondit de cette manière franche et courtoise qui permettait aux serveuses et barmaids professionnelles d’éconduire magnifiquement les casse-couilles, et passa son chemin en laissant le couillon s’extasier sur « ses yeux qui sentaient le cul ». J’ai depuis longtemps passé l’âge de m’insurger contre ce genre de comportement. Ce qui m’amusait plutôt, c’était que le garçon avait sensiblement le même âge que nous, que je l’imaginais assez bien au collège, dans la cour, la balle au pied, et qu’à l’époque il n’aurait daigné regarder Eunice que pour lui cracher au visage. Je me demandai un court instant si elle savourait ce qui pourrait facilement être vécu comme une mesquine vengeance : coller des râteaux à ce genre de trou du cul.

Quand la fête tira à sa fin, vers trois heures du matin, je passai aux cuisines pour la saluer. Elle était à la plonge. Je lui demandai où elle habitait désormais, c’était à deux pas de chez ma mère. Elle me proposa de passer prendre un café le lendemain, j’acceptai.

[La suite tout de suite si ça intéresse quelqu'un...]
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Messagede traviata » Dim 12 Juin 2011 20:08

Un mot pour que tu puisses continuer
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Messagede Giles » Dim 12 Juin 2011 20:15

[Merci Traviata]

Comme je me garai devant la petite maison de campagne, toute reconstruite, elle m’accueillit et entreprit de me raconter sa vie depuis le collège, soit une bonne vingtaine d’années.
Elle avait vite arrêté les études, n’étant pas douée pour ça, et avait travaillé dans un chai. Puis, alors qu’elle croisait un Anglais de passage, celui-ci lui avait proposé de partir pour Londres servir dans un restaurant. « Je ne parle pas anglais et je n’ai jamais servi de ma vie. – Pas grave, c’est pas important. » Ah. Bon. Elle était partie et avait appris sur le tas. De retour en France, elle s’était installée dans une grande ville de l’ouest avec son nouveau compagnon, qui allait devenir son mari. Trois enfants et une réaffectation plus tard, les voilà de retour dans notre campagne commune. Elle était couturière, mais continuait à faire des extras pour arrondir les fins de mois.

Nous discutons du collège, de cette période dont je n’ai pas que de bons souvenirs. Elle non plus. « La Cramée », que les autres l’appelaient dans la cour. À l’époque elle portait des pulls ras-le-cou. Aujourd’hui elle arbore une robe légère, avec un décolleté qui laisse plus que deviner que son bras n’était qu’une partie de ces cicatrices. Ça, des allers-retours incessants à l’hôpital, un père absent, une mère avec « des difficultés »… largement de quoi vous bousiller une enfance. Et puis, le temps passant, elle avait découvert qu’elle commençait à plaire aux mecs. Et ça avait changé la donne. Je n’ai pas trop insisté là-dessus. Je comprenais ce qui pouvait plaire chez elle. Un physique particulier mais certainement pas repoussant, des cicatrices qui pouvaient en fasciner beaucoup, un regard franc et clair, une aura d’indépendance bien chevillée au corps, une voix toujours éraillée mais non dénuée de charme… Inutile d’en dire plus. Pour enchérir sur quoi ? Après tout, moi je ne plais pas, c’est bien là tout mon drame, quoi de plus logique que le sien eût disparu le jour où elle avait plu.

Elle entreprit de me faire visiter la casbah. C’est magnifique. Elle m’explique qu’ils ont tout refait suite à l’incendie. La maison a commencé à brûler une nuit, deux ans auparavant. Un voisin est venu les réveiller, sans quoi tout le monde y passait. L’étage est aux enfants, trois chambres superbes, avec quelques jouets classiques savamment dispersés. Quelques livres, aussi, pas trop. Des jeux de société, Dr. Maboul, Pièges, Cluedo… La maison est un havre respirant le bonheur. Elle m’explique qu’avant elle rangeait tout, elle nettoyait sans cesse, mais que depuis l’incendie, elle s’est rendu compte que tout peut disparaître si vite… alors elle s’est calmée là-dessus. De fait, la maison est propre. Une légère et joyeuse pagaille y règne, mais c’est propre. Elle m’amène au jardin, où s'égayent quelques animaux (« six poulets, trois lapins »), jusqu’à la cabane des enfants (« C’est moi qui l’ai faite »). (« Comment ? ») (« C’est toi qui l’as faite ? Cette cabane-là ? Que même mon père, bricoleur jusqu’à l’os, n’eût pu égaler ? ») Bah oui, elle s’est aussi découverte bricoleuse.

Je lui raconte aussi un peu ma vie. Comment j’ai continué les études, parce que moi j’étais doué pour ça. Comment je me suis retrouvé à Paris, avec beaucoup d’amis et peu de travail, puis avec beaucoup de travail. Comment mes amis se mettent en couple et comment je les vois de moins en moins. Comment mon père me manque. Comment parfois j’ai envie de redescendre, moi aussi, à la campagne, où tout est plus simple. Comment je me sens seul quand je rentre chez moi le soir. Non, ça je ne lui dis pas, elle le déduit toute seule. Elle sait que les rôles auraient pu être inversés.

[On arrive au bout...]
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Messagede Bonbenbof » Dim 12 Juin 2011 20:21

Ben je veux bien le bout alors...
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Messagede Giles » Dim 12 Juin 2011 20:33

[Merci Bonbenbof]

Et en même temps, nous nous justifions mutuellement nos choix respectifs. Partis du même collège, vingt ans plus tard nous sommes à la même table, discutant tranquillement en sirotant un café. Nous avons grandi, mûri. Aucun de nous ne se voyait là. Je n’ai pas atteint les étoiles comme elle l’aurait cru, et elle n’a pas sombré comme je l’avais craint. Nous sommes vers le milieu, dans ce statu quo étrange de la vie des trentenaires. Quand on réalise que tout peut basculer très vite, sans que ce soit forcément trop grave, ni anodin. Quand on a compris que la vie, c’est beaucoup plus que des décisions et des volontés qui s’affrontent, c’est beaucoup plus qu’une vague fatalité frappant de manière aléatoire, c’est… BLOP… tiens, c’était quoi ce bruit ?

Les œufs durs qui étaient en train de bouillir dans la casserole à mon arrivée il y a une heure en ont eu marre d’attendre que nous finissions notre café. Ils ont explosé et recrépi une partie de la cuisine. Eunice sourit, empoigne une éponge et décrète que ce n’est pas grave. Elle doit aller chercher ses enfants à l’école de toute façon. Nous échangeons nos numéros, elle me conseille de la rappeler à ma prochaine descente, on fera un barbecue, elle me présentera son mari et ses petits.

La vie est une petite chose bizarre, et chaque jour apporte son lot de surprises. Je suis heureux d’avoir revu Eunice. J’aime les jolies histoires, car elles sont porteuses d’espoir. Pas l’espoir imbécile des contes de fée modernes, l’espoir ferme et fort des gens de bien qui, à force de se battre et d’y croire, finissent par voir leur volonté et leurs efforts récompensés. On y arrivera, les gens ! Courage !
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Messagede Bonbenbof » Dim 12 Juin 2011 20:37

J'aime bien ton histoire Giles...
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Re: J'ai revu quelqu'un

Messagede Giles » Dim 12 Juin 2011 20:48

Merci. Je sais qu'elle n'est pas vraiment liée directement au sujet principal de ce forum, mais j'y ai vu quelque chose de beau, et parfois ça fait juste du bien.
Et puis j'aime bien raconter des histoires :) .
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Messagede keldon » Dim 12 Juin 2011 20:53

Oui très agréable à lire, merci de nous la faire découvrir. :)
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Re: J'ai revu quelqu'un

Messagede traviata » Dim 12 Juin 2011 20:53

Non ce n'est pas directement dans le sujet, mais comme tu le dis très justement, les choses ne prennent pas toujours le chemin attendu, la vie réserve parfois de belles surprises, qui comme leur nom l'indique se produisent quand on ne s'y attend pas.
...
sans entonner un refrain connu qui doit tous vous indisposer.

Belle histoire, oui, en vérité.
Et je suis contente pour cette jeune femme même si je ne la connais pas. Je n'aime pas trop le terme de "revanche", mais c'est tellement immonde ce qu'on lui a fait au collège, l'appeler"la cramée" et tout le reste ...
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Messagede stefany » Dim 12 Juin 2011 21:49

Trés jolie histoire en effet.. tu racontes les choses avec beaucoup de poésie je trouve...
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