Ça m’est arrivé il y a deux semaines. Je ne suis pas sûr que cette anecdote ait sa place sur ce forum, mais c'est une histoire qui m'a fait du bien.
J’étais redescendu dans ma campagne à l’occasion du mariage d’une amie d’enfance. Je me retrouvai donc dans une famille que je connaissais mais à laquelle je n’appartenais pas, des gens sympathiques mais de qui je n’étais pas forcément très proche, en dehors de la mariée et de sa sœur, qui étaient comme de juste très occupées toutes les deux.
Bref, j’étais à table et je me faisais chier sec. Toute ma tablée était sortie fumer, et je promenai mon regard de par la salle des fêtes jusqu’à tomber sur une des serveuses du traiteur. Une brune au port altier, droite comme un I, au regard droit, aux yeux clairs et à la queue de cheval balançant sensuellement au rythme d’un pas dynamique. Enfin, sensuellement n’était pas le mot, mais joliment, c’était certain.
Et surtout elle me rappelait quelqu’un, mais j’étais incapable de mettre un nom dessus. Quand mes compagnons de table furent revenus, ma voisine me demanda si la serveuse brune n’était pas au collège avec nous (oui, ma voisine de table était au collège en même temps que moi, je l’appris à cette occasion). « Elle me rappelle bien quelque chose, mais je ne saurais pas dire son nom… – Mais si, elle avait un bras tout brûlé ! – EUNICE ? »
Bon, en vrai elle ne s’appelait pas Eunice (peu de filles s'appellent encore Eunice de nos jours), mais je ne vais quand même pas donner son vrai nom sur un forum. Ce sera donc Eunice, et qu’il me suffise de dire que son prénom m’était revenu spontanément.
Eunice, je ne l’avais jamais oubliée. Eunice avait effectivement le bras brûlé. Nous étions dans la même classe au collège, et si nous n’étions pas proches, je ressentais beaucoup de sympathie pour elle, comme pour tous ceux qui comme moi étaient un peu hors du système, hors du coup, hors des conventions. Elle était timide, discrète, elle avait une voix cassée et de longs cheveux blondasses, filasses, plein d’adjectifs vilains. Et elle baissait les yeux. C’est pourquoi il y avait peu de chances que je l’identifie en serveuse dynamique. Je m’étais très souvent demandé ce qu’elle était devenue.
À son passage suivant, de nouveau seul à table, je lui demandai si elle était bien celle que je croyais. Elle me répondit que oui, qu’elle se souvenait de moi, qu’elle allait repasser. Puis, à chaque passage à ma table, elle me donnait de ses nouvelles en vrac, et me demandait des miennes : « Et tu es marié ? Non ? Moi j’ai trois enfants, et… attends, je reviens ! » et elle repartait avec ses quinze assiettes vides sur un bras.
Un peu plus tard, un de mes voisins de table, un de ces gaillards légèrement éméchés comme ma campagne semble en produire par cars entiers, l’entreprit maladroitement. « Mais siiii, j’te connais, t’étais à la fête de Machin, l’autre jour… » Elle répondit de cette manière franche et courtoise qui permettait aux serveuses et barmaids professionnelles d’éconduire magnifiquement les casse-couilles, et passa son chemin en laissant le couillon s’extasier sur « ses yeux qui sentaient le cul ». J’ai depuis longtemps passé l’âge de m’insurger contre ce genre de comportement. Ce qui m’amusait plutôt, c’était que le garçon avait sensiblement le même âge que nous, que je l’imaginais assez bien au collège, dans la cour, la balle au pied, et qu’à l’époque il n’aurait daigné regarder Eunice que pour lui cracher au visage. Je me demandai un court instant si elle savourait ce qui pourrait facilement être vécu comme une mesquine vengeance : coller des râteaux à ce genre de trou du cul.
Quand la fête tira à sa fin, vers trois heures du matin, je passai aux cuisines pour la saluer. Elle était à la plonge. Je lui demandai où elle habitait désormais, c’était à deux pas de chez ma mère. Elle me proposa de passer prendre un café le lendemain, j’acceptai.
[La suite tout de suite si ça intéresse quelqu'un...]


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