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Par salambo
Femme de 31 ans non vierge
#229462
Bon vous l'aurez compris, j'adore l'auteur mélanie fazi :grin: Je viens de trouver ce texte sur son blog et je le trouve particuliÚrement intéressant. On s'éloigne certes du sujet VT pour parler de l'autisme, mais il est possible que cela aide certaines personnes à mettre des mots sur une partie de ce qu'elles vivent, qui sait? Sinon vous aurez découvert son style d'écriture et c'est trÚs bien aussi :wink:

En vous souhaitant bonne lecture :innocent:

"Le vertige du réplicant
par MĂ©lanie Fazi, publiĂ© le 28 mai 2019 dans Non classĂ© ‱ Aucun commentaire



Peut-on Ă©crire sur un doute, une hĂ©sitation, une question encore sans rĂ©ponse ? Je me promets depuis des mois que, le moment venu, je prendrai la parole pour poser des mots sur tout ça, mais la rĂ©ponse sera trĂšs longue Ă  venir et l’attente m’est pĂ©nible. Quand on a connu la joie d’un coming out harmonieux, se retrouver Ă  nouveau dans une logique de secrets et de non-dits est insupportable. Que dire, Ă  qui, comment, avec quelles consĂ©quences ? VoilĂ  que ces questions hantent Ă  nouveau mon quotidien.

Il y a deux ans, je me suis libĂ©rĂ©e par l’écriture : un billet de blog devenu un livre qui ont, semble-t-il, aidĂ© d’autres personnes et paraissaient m’autoriser Ă  trouver enfin la paix. Et puis, peu aprĂšs la parution du livre, le monde a encore basculĂ©.

On m’a appris des choses que j’ignorais, sur un sujet auquel je ne m’étais jamais vraiment intĂ©ressĂ©e. Qu’il arrivait que des adultes, suite Ă  un burnout (comme celui que j’ai vĂ©cu il y a cinq ans pour des causes mal dĂ©finies), soient diagnostiquĂ©s sur le spectre de l’autisme. Que les reprĂ©sentations de personnes appartenant Ă  ce spectre, dans la fiction ou les mĂ©dias, Ă©taient souvent fausses ou caricaturales, et que beaucoup de gens Ă©taient diagnostiquĂ©s trĂšs tard. Que les femmes, notamment, Ă©taient parfois difficiles Ă  dĂ©tecter : parce que les critĂšres de diagnostic ont Ă©tĂ© Ă©tablis Ă  partir de sujets masculins aux caractĂ©ristiques diffĂ©rentes, mais aussi parce qu’elles apprennent plus facilement Ă  se fondre dans la masse Ă  travers l’observation et l’imitation de leurs pairs.

Et qu’il semblait plausible que ce cas de figure particulier me corresponde.

J’ai beaucoup lu, ces derniers mois. ConsultĂ© des articles, des vidĂ©os, des blogs ou des forums, des tĂ©moignages de personnes sur le spectre de l’autisme dĂ©taillant leur quotidien, leurs difficultĂ©s, leurs particularitĂ©s. Et plus je creuse, plus une petite voix me souffle que tout ça m’est familier – profondĂ©ment, viscĂ©ralement. Tous ces textes semblent parler de moi et de la piĂšce qui me manquait encore pour complĂ©ter le tableau.

Seulement, j’ai appris aussi que les procĂ©dures de diagnostic en France sont interminables (jusqu’à trois ans pour les adultes en passant par les Centres de Ressources Autisme, un peu moins en libĂ©ral) et qu’obtenir une rĂ©ponse peut virer au parcours du combattant.

Au terme du questionnement d’identitĂ© abordĂ© dans mon dernier livre, il restait beaucoup de questions sans rĂ©ponses, dont certaines que j’avais balayĂ©es sous le tapis pour ne pas trop y penser. Depuis six mois, il n’y a pas une seule de mes particularitĂ©s ou bizarreries que je n’aie retrouvĂ©e dans un texte sur le spectre de l’autisme, y compris des Ă©lĂ©ments que je n’aurais pas pensĂ© Ă  relier entre eux. Ma tendance Ă  me passionner pour les choses de maniĂšre exclusive et obsessionnelle. Ma difficultĂ© Ă  Ă©crire Ă  la main, Ă  apprendre Ă  conduire, ma mauvaise coordination de maniĂšre gĂ©nĂ©rale (je suis par exemple incapable de jouer au billard car je ne peux pas placer mes doigts correctement). Mon hypersensibilitĂ© aux bruits, au point que j’ai parfois envie de massacrer les gens qui mĂąchent du chewing-gum dans le mĂ©tro ou tambourinent des doigts sur une table. La façon dont je calque parfois inconsciemment mon registre de langage sur celui de mon interlocuteur. Ma difficultĂ© Ă  regarder les autres en face, surtout quand je suis stressĂ©e ou fatiguĂ©e, et le tic qui me fait cligner des yeux depuis l’enfance. L’impression de ne pas ressentir les Ă©motions et l’empathie de la mĂȘme maniĂšre que les autres. La fatigue chronique qui a pris tellement de place dans ma vie ces derniĂšres annĂ©es et semble provoquĂ©e par les sorties et les interactions sociales – les gens refusent de me croire sur ce point, mais des vacances m’épuisent parfois rĂ©ellement plus qu’une semaine de travail au calme. Mon apparence juvĂ©nile, mon aversion pour le mensonge, ma faible sensibilitĂ© Ă  la douleur, mon parcours d’errance mĂ©dicale pour divers sujets apparemment sans lien entre eux (fatigue, maux de tĂȘte, troubles digestifs). Et tant d’autres choses encore, Ă  commencer par mon goĂ»t prononcĂ© pour la solitude.

(image : Marguerite dans la trĂšs belle BD “La diffĂ©rence invisible” sur l’errance d’une jeune femme sur le spectre de l’autisme avant son diagnostic.)

Et puis, bien sĂ»r, les difficultĂ©s sociales, qui deviennent vite apparentes pour qui me connaĂźt un peu, mĂȘme si l’expĂ©rience m’a appris Ă  donner le change dans certaines situations (comme parler en public d’un sujet que je maĂźtrise bien). Plusieurs de mes proches n’ont pas semblĂ© surpris quand je leur en ai parlĂ©, et quelques-uns m’ont confiĂ© qu’ils s’étaient effectivement posĂ© la question pour moi. J’ai la chance d’avoir des amis prĂ©cieux sur lesquels je sais pouvoir compter, mais les relations avec les gens n’ont jamais Ă©tĂ© simples. Je me suis souvent demandĂ© pourquoi certaines personnes avec qui j’avais sympathisĂ© m’évitaient du jour au lendemain sans raison apparente. Pourquoi il y avait parfois entre les autres et moi une barriĂšre infranchissable, y compris dans le cadre de certaines relations d’amitiĂ©. Pourquoi je sentais si souvent un malaise dans les Ă©changes, sans en comprendre la cause exacte. J’ai beaucoup appris, autant de mes erreurs que de l’observation des autres, et fait un chemin Ă©norme depuis l’ado de 11 ans tĂ©tanisĂ©e de ne pas savoir quoi rĂ©pondre quand on lui disait bonjour. Mais il reste beaucoup de zones d’ombres, de difficultĂ©s, d’impairs que je cumule sans toujours m’en rendre compte, et qui me dĂ©routent autant qu’ils m’embarrassent.

MĂȘme avec les progrĂšs que j’ai pu faire au fil des ans, la conversation reste un point dĂ©licat. J’ai mis longtemps Ă  comprendre qu’une personne qui m’interroge sur mon mĂ©tier ne s’y intĂ©resse pas forcĂ©ment mais fait peut-ĂȘtre preuve de politesse et attend que je lui rende la pareille, ce qui m’angoisse toujours un peu : mon cerveau peine Ă  produire les bonnes questions et les bonnes rĂ©actions, et prĂ©fĂšrera nettement diriger l’échange vers un centre d’intĂ©rĂȘt commun. Ledit cerveau prĂ©sente Ă©galement une fĂącheuse tendance Ă  s’accrocher aux dĂ©tails en oubliant le contexte global, ce qui m’oblige Ă  le ramener de force sur les rails pour ne pas faire dĂ©vier la conversation. Ce n’est pas que les autres m’indiffĂšrent, simplement que le stress des situations sociales m’empĂȘche parfois de rebondir de la bonne maniĂšre au bon moment, et je regretterai plus tard de ne pas leur avoir posĂ© telle question qui m’intĂ©ressait rĂ©ellement. On m’a fait remarquer rĂ©cemment que mon mode de pensĂ©e Ă©tait « circulaire », que j’avais tendance Ă  ressasser, Ă  poursuivre sur un sujet alors que les autres sont dĂ©jĂ  partis ailleurs, et que je semblais parfois fermĂ©e Ă  la conversation quand on me parle – parce que je bataille contre moi-mĂȘme pour suivre mes pensĂ©es trop rapides et faire sortir les mots. On m’a dit aussi, sur une note plus positive, que mes perspectives Ă©taient souvent singuliĂšres et que j’abordais les questions sous un angle auquel les autres ne pensaient pas : en cherchant Ă  contourner mes limites, j’atterris souvent Ă  mon insu dans des zones que les autres n’ont pas dĂ©frichĂ©es.

Plus j’y rĂ©flĂ©chis, plus je trouve de mots Ă  poser sur ces zones d’ombres et ces bizarreries multiples, et plus grande est ma frustration face aux rĂ©actions des autres. Je comprends parfaitement ces gĂȘnes, ces silences, ces Ă©vitements – j’ai souvent les mĂȘmes avec d’autres personnes. Je conçois qu’on n’ait pas toujours de patience pour quelqu’un qui se rĂ©pĂšte, multiplie les gaffes, fait dĂ©railler les conversations. Mais je regrette parfois, surtout depuis que je me suis ouverte de ce questionnement Ă  mes proches, qu’on ne me retourne pas plus souvent les questions pour me demander le « mode d’emploi ». Les silences gĂȘnĂ©s me donnent toujours l’impression dĂ©sagrĂ©able qu’on ne me fait pas assez confiance pour me dire clairement les choses, ou qu’on me pense incapable de changer. Ce n’est pas que je ne puisse pas comprendre que certains de mes comportements sont inadĂ©quats, ni que je ne perçoive pas les rĂ©actions des gens ; il me semble au contraire que j’en ai souvent une conscience aiguĂ«. Simplement, je ne les interprĂšte pas toujours avec le bon filtre, surtout dans les situations oĂč les signaux Ă  dĂ©crypter sont trop nombreux. Je perçois une gĂȘne, une colĂšre, une tristesse, sans toujours savoir ce qui l’a provoquĂ©e, car il y a trop de causes possibles. Parfois, m’expliquer simplement les choses m’aidera bien plus qu’un regard fuyant qui va me perturber et me faire « dĂ©railler » davantage – qu’on me dise plus clairement « Ce n’est pas le moment », « Je n’ai pas envie d’en parler » si je lance la mauvaise conversation dans le mauvais contexte, qu’on me dise « Tu viens avec nous ? » alors que je me demande si ma prĂ©sence est ou non souhaitĂ©e dans telle situation, ou qu’on m’explique gentiment que je ferais mieux d’éviter tel comportement dont la rĂ©pĂ©tition finit par agacer. Depuis toujours, je ne demande qu’à apprendre et comprendre, mais le monde est parfois Ă  mes yeux un endroit compliquĂ© Ă  dĂ©crypter.

En abordant le sujet avec mes proches, je crois que j’espĂ©rais une certaine indulgence de leur part, mais surtout leur confiance en ma capacitĂ© Ă  progresser, pour que cessent les murmures amusĂ©s ou contrariĂ©s derriĂšre mon dos et qu’on me rende la possibilitĂ© d’agir. C’est peut-ĂȘtre le plus dur, depuis que ce questionnement a commencĂ© : l’impression d’ĂȘtre dĂ©passĂ©e par ce qui m’arrive, par les limites que je me dĂ©couvre et l’ampleur de ma propre Ă©trangetĂ©, et de ne pas rĂ©ussir Ă  reprendre les choses en main.

Bien sĂ»r, tout ça n’est encore qu’hypothĂšse, et le processus menant au diagnostic sera trĂšs long. L’angoisse est lĂ  aussi : on peut trĂšs bien m’apprendre, dans un an ou plus, que je me suis trompĂ©e, et je me sentirai trĂšs bĂȘte. Mais j’ai l’intime conviction qu’il y aura au final un diagnostic quelconque ; si ce n’est le spectre de l’autisme, un autre trouble qui puisse se confondre avec lui. J’ai la certitude bien trop nette Ă  prĂ©sent que quelque chose chez moi n’est « pas tout Ă  fait Ă  sa place ». Au pire, j’aurai beaucoup appris non seulement sur moi-mĂȘme, mais sur un sujet passionnant Ă  Ă©tudier.

En revoyant rĂ©cemment Blade Runner, j’ai Ă©tĂ© bouleversĂ©e par le fil d’intrigue consacrĂ© Ă  la rĂ©plicante Rachael, androĂŻde parfaite Ă  qui l’on a fait croire qu’elle Ă©tait humaine en lui injectant de faux souvenirs, et qui dĂ©couvre soudain (au moyen d’un test d’empathie, autre dĂ©tail troublant) qu’elle n’était pas ce qu’elle pensait. « Comment pouvait-elle ne pas savoir ? » s’étonne le privĂ© Deckard. Tout le vertige est lĂ  : on peut passer une vie entiĂšre Ă  ne pas se connaĂźtre, Ă  se tromper dans la vision qu’on a de soi, de ses relations aux autres, de sa place dans le monde. J’ai bien ignorĂ© jusqu’à 34 ans que j’étais attirĂ©e par les femmes – serait-il tellement plus absurde de me dĂ©couvrir sur le spectre de l’autisme aprĂšs 40 ans ?

Je ne cacherai pas que le bouleversement est violent et chaotique, au-delĂ  du soulagement initial de trouver des rĂ©ponses potentielles Ă  tant de questions en suspens. Il faut Ă  nouveau tout casser pour tout reconstruire, et revisiter quantitĂ© de vieux souvenirs douloureux ou embarrassants. Je me suis surprise Ă  pleurer Ă  chaudes larmes en repensant Ă  cette prof de lycĂ©e qui m’avait humiliĂ©e en cours puis en conseil de classe au motif que je ne participais pas assez (et moi qui ne comprenais pas oĂč Ă©tait le problĂšme, puisque j’étais bonne Ă©lĂšve et ne faisais jamais de vagues – l’injustice est encore cuisante des annĂ©es aprĂšs).

Je ne souhaite, en Ă©crivant ces mots, ni conseils, ni remarques acerbes sur la « mode de l’auto-diagnostic », ni sur le fait qu’il semble probable ou improbable que je sois sur le spectre de l’autisme. Ce questionnement-lĂ  n’appartient qu’à moi et Ă  la psychiatre qui jugera de mon cas Ă  partir de la fin de cette annĂ©e. Je cherche surtout Ă  retrouver prise sur une situation qui m’échappe et me chamboule, alors que je me vois glisser sur une pente qui m’effraie. Et pour moi qui ai toujours eu un rapport si complexe au langage, ces choses-lĂ  doivent une fois de plus passer par lâ€˜Ă©criture.

Alors Ă©crivons.



NB : J’ai hĂ©sitĂ© Ă  publier ces mots par peur des raccourcis hĂątifs vis-Ă -vis du discours que je dĂ©fends depuis deux ans autour de l’asexualitĂ©, de l’aromantisme et de la non-envie de couple. Que les choses soient bien claires : le cas de figure Ă©voquĂ© ici ne parle que pour moi-mĂȘme. Je connais des personnes sur le spectre de l’autisme qui sont en couple, des asexuels neurotypiques, ce sont deux sujets bien distincts."
godfreyho aime ça
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Par godfreyho
Homme de 44 ans vierge
#229465
Génial, elle a réussi à mettre des mots et à exprimer ce que je ressens sans arriver à le mettre en forme. C'est exactement ça.
Et oui le diagnostique est un parcours du combattant, nous avons 50 ans de retard en France et les moyens sont totalement insuffisants (dixit une amie qui bosse dans un CEA et m'aide pour rédiger la lettre de demande de diag), c'est lamentable quand on connait le nombre assez important de personnes non diagnostiquées et qui en souffrent (j'en fait partie), c'est un handicap certain qui ferme des portes pour beaucoup de choses et nous oblige (l'auteure l'explique trÚs bien) à nous (sur)adapter en permanence et a pour conséquence une fatigue, un épuisement trÚs important.
Amaz aime ça